CHLOÉ SILBANO

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chloe silbano peinture lacher prise attrape-couleurs residence centre d'art du 9e Lyon

Lâcher prise
Huile sur carton entoilé, 2018



chloe silbano sculpture lacher prise attrape-couleurs residence centre d'art du 9e Lyon

Lâcher prise
Résine, terre, fil de fer, bois, plâtre, 2018



chloe silbano sculpture vitrail lacher prise attrape-couleurs residence centre d'art du 9e Lyon

Lâcher prise
Peinture sur verre, ruban au plomb, 2018



Lâcher prise
3 minutes
2018



Résidence du 3 mai au 22 juillet 2018.

Chloé Silbano réalise des peintures et des objets destinés à être utilisés en performances. Chaque médium a sa spécificité, et permet d’aborder sous différents angles un champs de recherches.

Elle avait commencé à travailler sur des bouteilles, notamment une dont la position particulière des doigts pour la saisir, créait alors un second goulot à la bouteille.
La seconde, ici, fait intervenir un modèle et l’artiste. Un ensemble de gestes et de manipulations fait courir le liquide bleuté de la bouteille, de la paume du modèle au bleuté des veines de son poignet, puis se prolonge jusqu’au bleuté du plis de son coude. Le dessin se fait de deux manières, soit par la ligne qui s’étale sous le doigt de l’artiste, sur la peau du modèle, soit par la pression qu’elle exerce et qui fait monter le dessin des veines sous la peau.

Le troisième objet garde le principe d’un contenant et d’un contenu. Et il vient en quelque sorte boucler la boucle :

Au départ, il y a ce récit d’une technique de chasse, où pour attraper des petits singes on met du riz dans des pots. La main repliée se faufile dans l’ouverture du goulot, mais pleine elle est reste coincée. À ne pas lâcher, l’animal se fait prendre. Le temps de la résidence aura permis la recherche de cette forme particulière à donner à cet objet d’entravement.
Mis en action, il deviendra presque un sablier. Le riz devrait s’échapper petit à petit d’entre les doigts, d’entre les mailles de l’objet, pour s’écraser sur un support au sol ; et ce, jusqu’à ce que le poing serré laisse tomber l’objet à son tour. À nouveau, le riz est rassemblé en tas, repris en main à travers l’objet, et ainsi de suite.

C’est de faire l’expérience de la liberté par la dépossession dont il est question.




Lâcher prise, Les performances philosophiques par Matthieu Corradino

La volonté de vivre prend souvent la forme d’une volonté de prise qui entraîne nos mains à se saisir et se servir des objets susceptibles d’assurer notre subsistance. Mais parfois cette volonté de prendre devient contre-performante : curieusement il lui faut lâcher prise pour mieux pouvoir manier les choses ultérieurement. On peut illustrer ce paradoxe en rappelant le piège astucieux imaginé par les hindous pour attraper les singes voleurs – des animaux qui possèdent comme nous des mains leur servant d’organes de préhension. Ils placent du riz au fond d’une jarre transparente, incitant le singe à y glisser l’une de ses mains pour le voler ; mais lorsque celle-ci s’empare du riz, son volume grossit et elle reste prisonnière du goulot de la jarre ; car la volonté de prendre du singe refuse de lâcher prise. Ainsi est pris qui croyait prendre : l’actif se mue en passif.

La performance de Chloé S. s’inspire de la « philosophie » de ce piège. Elle passe sa main dans un bracelet-menotte auquel sont attachées de lourdes chaînes – symboles des chaînes qui nous attachent à la vie. Puis dans cette main elle prend une poignée de riz ; le bracelet reste attaché à la main et ne peut plus être retiré ; elle égrène ensuite le riz le long des chaînes – éloignant d’elle par petites doses l’objet de son vouloir – jusqu’au moment où sa main, redevenue vide, laisse glisser par terre le bracelet. En lâchant ainsi prise, elle pourra ensuite recueillir à loisir le riz qui est par terre. Cesser de vouloir vivre, se laisser aller au désir, parfois si plaisant, de dépérir, de mourir peut se révéler utile à la vie. Car pour vivre, il faut savoir mourir un peu : la mort fait partie de la vie.

Notons que le grain de riz est un symbole fort de cette vérité. Lorsque le cultivateur bat le riz, il sépare la partie germinative de la semence de riz (l’écorce de riz, le péricarpe) de sa partie morte, non-reproductive, qui nous sert d’aliment. Le riz alimentaire symbolise donc cette part de mort qui est incluse dans la vie du riz dès le principe, dans son germe même. La performance Lâcher prise donne également naissance à un tableau synoptique : c’est un vitrail qui fond en quelque sorte. Les châssis de plomb ne cernent plus les morceaux de verre, mais les laissent s’écouler – la chose est bien connue : le verre coule, meurt très lentement. Le châssis symbolise ici la main qui pour bien tenir les objets est parfois bien obligée de les lâcher.